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Dossier : Avez-vous vu les Érinyes ?

Varia

Les morts d’Ulysse

Jesús Carruesco

Résumé

L’analyse conjointe des diverses versions du mythe de la mort d’Ulysse permet de cerner un champ sémantique commun, dans lequel s’inscrit aussi bien le motif de la rame plantée en terre par Ulysse dans la prophétie de Tirésias que celui de l’aiguillon venimeux de la lance de Télégonos qui tue le héros. Ce champ sémantique tourne autour du mot (a) blechrós, dont on étudie la signification et les connotations, et il nous renvoie à un contexte de navigation et de fondation, représenté par la figure mythique du Vieux de la Mer.

Texte intégral

1Tout comme l’Iliade, l’Odyssée ne se clôt pas par la mort du héros principal, mais par l’accomplissement du motif central du poème : ici le retour d’Ulysse, là la colère d’Achille. De même, la mort du héros, cet aboutissement naturel de l’action qui reste en dehors de l’espace narratif du chant, s’inscrit néanmoins dans les deux poèmes par le moyen d’une narration prophétique que le protagoniste entend de la bouche d’un autre personnage, Hector (Iliade, XXII, 356-360) et Tirésias (Odyssée, XI, 121-137), respectivement. Mais si le héros guerrier, avec la clairvoyance ponctuelle du moment de la mort, annonce avec toute clarté et concision à son rival sa mort prochaine des mains de Paris et d’Apollon devant les portes Scées, c’est un devin qui s’adresse à Ulysse avec des mots énigmatiques pour lui parler d’une tâche future qu’il aura à accomplir et de la mort qui s’ensuivra. En effet, les prétendants morts, il devra repartir en voyage, tout seul, avec sa rame, jusqu’à ce qu’il arrive dans une contrée où les gens ne connaissent pas la mer. Lorsqu’un passant confondra l’instrument nautique avec une pelle à grains, Ulysse plantera sa rame dans le sol, sacrifiera un agneau, un taureau et un sanglier en l’honneur de Poséidon et rentrera chez lui. Alors, après avoir consacré une hécatombe à tous les dieux, il trouvera dans une vieillesse opulente soit une mort qui vient de la mer soit une mort loin de la mer, selon qu’on interprète l’expression ἐξ ἁλός d’une façon ou d’une autre.

2Le caractère ambigu et énigmatique de ce récit est inséparable de la forme oraculaire qui constitue son mode d’énonciation. Quel sens donner à cette rame plantée en terre ? Comment traduire le terme ἀβληχρός, qui qualifie la mort d’Ulysse ? Est-ce une mort terrestre ou marine, douce ou violente ? Pour les Grecs, on le sait, la mort du héros est ce qui finalement le fixe en sa vraie identité. Tel qu’en lui-même la mort enfin le change…, pourrait-on dire, en paraphrasant Mallarmé. Or, que nous apprend sur lui la mort d’Ulysse ?

  • 1 Sur le rapport entre la Télégonie et la Thesprotide, cf. G. L. Huxley, Greek Epic Poetry, Londres, (...)

3Au-delà de l’Odyssée et des mots oraculaires de Tirésias, les Grecs connaissaient d’autres versions plus explicites de la mort du héros d’Ithaque. Dans la plupart de ces récits, Télégonos, fils qu’Ulysse a eu avec Circé, n’ayant pas reconnu son père, tue le héros avec une arête du poisson qu’on nomme en grec τρυγών, la raie appelée pastenague. Cette histoire était l’argument de la Télégonie, un poème du cycle épique du VIe s. av. J. -C., attribué à Eugamon de Cyrène. Elle était peut-être racontée aussi dans un autre poème, probablement antérieur, dont nous ne connaissons presque rien, à part son titre : la Thesprotide. Sophocle la reprit dans une tragédie, Ulysse blessé par l’aiguillon, où elle était combinée à l’histoire homérique de la rame, et beaucoup d’autres versions circulaient avec des variantes concernant le destin post mortem du héros, le lieu et le mode de la rencontre entre le père et le fils, le rôle de Télémaque dans l’histoire, les rapports postérieurs entre les fils et les femmes d’Ulysse, etc.1

4On a consideré souvent que le mythe de la Télégonie serait une invention ad hoc découlant d’une mauvaise interprétation des mots de Tirésias dans l’Odyssée, et que le poème cyclique à son tour serait devenu le point de départ des autres versions, considérées de ce fait comme postérieures. Cette approche historico-philologique des diverses versions d’un récit mythique, qui tend à reconstruire un stemma hypothétique dans ce qui est une tradition orale ouverte, nous semble bien hasardeuse. Nous ne savons rien des versions de la mort d’Ulysse connues à l’époque homérique et la date de la Télégonie n’est qu’un terminus ante quem pour le motif de l’aiguillon, qui, comme nous essayerons de le démontrer, semble ancien2. Quoi qu’il en soit, notre intérêt portera ici moins sur des considérations chronologiques ou sur les rapports avec le contexte historique que sur la logique interne du récit et sur les liens que les images et les motifs mythiques créent entre les diverses versions. Dans cette perspective, la possible dépendance de ce groupe d’histoires par rapport à l’Odyssée ne nous concernera pas ici.

  • 3 Télégonie, fr. 4 Bernabé.

5Commençons par le motif que la plupart des sources — allusions, résumés, fragments — retiennent comme fondamental, celui à propos duquel elles donnent le plus de détails, indice probable de son importance structurelle. Il s’agit de l’arme homicide, une lance fabriquée par Héphaistos sur les instances de Circé. Remarquable instrument, elle a un manche en or (au lieu de bois), sa partie métallique est en acier (au lieu de fer ou bronze) et elle se termine par l’aiguillon de la raie que Phorkys avait tuée quand elle dévorait les poissons de son lac3.

  • 4 Élien, Histoire des animaux, VIII, 26.

6De quel genre de poisson s’agit-il, et quelle est sa puissance meurtrière ? D’après les auteurs anciens, l’animal appelé τρυγών (pastinaca en latin) n’est pas, à proprement parler, un poisson. Créature marine vivipare, il fait partie des σελάχεια (animaux sans écailles) et il est souvent classé comme un ϰῆτος à côté de la baleine, le phoque ou le dauphin. Par ailleurs, son nom désigne aussi un oiseau commun, la tourterelle. Le fait que des poissons portent le nom d’animaux terrestres ne constitue pas un phénomène rare. À côté de cette « tourterelle de mer » Aristote nomme le bœuf ou l’aigle (selon un rapprochement qui, nous le verrons, peut être significatif). Mais dans le cas du trygón, une affinité plus profonde semble exister, à en croire une observation d’Élien : « il nage quand il veut et, au contraire, il vole s’il décide de s’élever »4. Créature au statut ambigu, donc, à la fois marin et aérien.

  • 5 Oppien, Halieutiká, II, 462-505.
  • 6 Faucille de Kronos : Hésiode, Théogonie, 161 ; Âge de Bronze : Hésiode, Travaux, 147 ; faucille de (...)

7Mais ce qui pour les Grecs caractérise le τρυγών ou pastenague est son aiguillon. Dans un passage révélateur5, où l’observation zoologique est explicitement mise en rapport avec le récit mythique de la mort que son fils inflige à Ulysse, Oppien associe la pastenague à l’espadon car tous deux sont animaux marins porteurs d’une arme redoutable, un ὑπέρβιον ὅπλον, dont ils se servent pour tuer leurs proies avant de les manger : une épée à la bouche pour l’un, un piquant sur la queue pour l’autre. L’arme du premier, dit-il, n’est pas une simple épée de fer, mais une lance d’acier (οὔτι σιδήρου ϕάσγανον, ἀλλ’ἀδάμαντος ἰσόσθενες ὄβριμον ὄαρ), à laquelle même les pierres ne sauraient résister. Cela constitue un trait commun, correspondant, dans le récit mythique, à la lance de Télégonos fabriquée par Héphaistos. L’acier comporte dans le mythe grec l’idée de violence. C’est en acier que Kronos façonne la faucille qui tranchera les organes génitaux de son père Ouranos (rappelons-nous le parricide de Télégonos) ; d’acier est le cœur des hommes de l’Âge de Bronze (« avoir le cœur d’acier, ou de fer » est une expression courante en grec pour décrire un caractère impitoyable) ; d’acier cette autre faucille, fabriquée elle aussi par Héphaistos (comme la lance de Télégonos), dont Persée se servira pour couper la tête de Méduse, car l’acier est bien le seul matériau capable de supporter le terrible poison du sang de la Gorgone morte, ainsi que d’en neutraliser le regard pétrifiant6.

  • 7 On retrouve ce motif dans un champ sémantique aparemment opposé : celui de la parole poétique. Voir (...)

8Si le sang venimeux de Méduse peut sembler fort éloigné de l’espadon, il ne l’est certainement pas de la pastenague. Son aiguillon, poursuit Oppien, allie à la force métallique de l’acier la puissance meurtrière d’un venin irrésistible (ὁμοῦ χαλεπόν τε βίῃ ϰαὶ ὀλέθριον ἰῷ). Et il continue à préciser la différence entre les deux armes. La lance de l’espadon agit seulement tant que son maître est vivant. Après sa mort, cette arme terrible perd même son nom d’épée pour devenir un simple os inutile. La pastenague, au contraire, vit même apres la mort (ζώει τε ϕθιμένης), car son aiguillon conserve toute sa puissance. L’ambiguité entre la vie et la mort renvoie à Méduse7, dont la tête devient à sa mort la partie meurtrière de l’égide, l’arme redoutable de Zeus et Athéna, comme l’était le piquant de la pastenague dans la lance de Télégonos. D’une façon analogue, le pouvoir de transformer les êtres vivants en pierre, à laquelle seul l’acier peut résister, correspond à l’observation d’Oppien (reprise par Nicandre et Élien) que le venin de la pastenague n’atteint pas seulement les animaux, mais aussi les plantes et les pierres. D’autres correspondances contribuent à présenter Méduse comme un bon modèle mythique pour la pastenague et la lance de Télégonos : les serpents venimeux de ses cheveux (cf. infra), les ailes d’or qui lui permettent de voler, les créatures enfin qui naissent de son sang, un cheval ailé (Pégase) et un guerrier violent à l’épée d’or (Chrysaor). Le rapprochement semble pertinent en outre si l’on considère le schéma mythique de retour incognito à la terre natale et d’accomplissement de l’oracle qui avait annoncé un parricide involontaire. Persée tuera Acrisios comme Télégonos Ulysse.

9Revenons à l’aiguillon, tout en lisant Oppien. Il semble confirmer la nature double de ce piquant par l’affirmation suivante : « il n’y a rien de pire que la blessure infligée par la pastenague, ni les meilleures armes que les forgerons aient pu fabriquer ni les poisons que les magiciens perses utilisent pour y baigner les flèches ailées ». Lance heroïque, œuvre de forgerons ; flèche empoisonnée, œuvre de sorciers : voilà la double force d’une arme sortie de la collaboration d’Héphaistos et de Circé.

  • 8 Élien, Histoire des animaux, I, 56.

10Élien lui aussi insiste sur le caractère incurable de la blessure de la pastenague. Elle-même, dit-il, ne saurait pas la soigner, à la difference de la lance d’Achille, capable de guérir Télèphe, qu’elle-même avait blessé8. La comparaison mythique d’Élien, comme celle zoologique d’Oppien entre l’espadon et la pastenague, implique à la fois une affinité générale et une différence spécifique. La lance d’Achille, observe pertinemment Élien, avait un manche en bois de frêne et une pointe de fer, car seul l’oxyde de ce fer pouvait guérir la blessure de Télèphe. Le frêne et le métal nous renvoient à la figure du héros guerrier, violent, dont Achille constitue un exemple paradigmatique. Quant à l’arme de Télégonos, lance d’acier et or, métaux inoxydables, et surtout aiguillon venimeux, inflige-t-elle des blessures qu’on peut guérir ou pas ? Écoutons le spécialiste de toxicologie.

  • 9 Nicandre, Thêriaká, 828-836.
  • 10 Scholies a Lycophron, 805 ed. Scheer.

11Nicandre9, qui, lui aussi, nous renseigne sur les effets redoutables de la blessure de la pastenague, en indique l’antidote : un mélange d’herbes aromatiques (et, par là, antiseptiques) et de racines médicinales qui repoussent la putréfaction produite par le venin. D’une façon analogue, dans certaines versions de la mort d’Ulysse, le corps du héros transporté dans l’île de Circé sera ramené à la vie par les pouvoirs de la magicienne10, qui utilise une sorte de ϰυϰεών ou médicament herbacé semblable à celui que décrit Nicandre ou, dans le mythe, au μόλυ qui, dans l’Odyssée, immunise Ulysse contre les pouvoirs de Circé qui pourraient le transformer en animal ou lui enlever la virilité. Encore une fois, la logique du mythe fait que celle qui a fourni le piquant de la raie pour tuer soit la seule à pouvoir fournir le breuvage capable d’en guérir les effets.

  • 11 Servius, Commentaire de l’Énéide, III, 402 ; Mythographe du Vatican, I, 59 ; II, 165.

12L’arme empoisonnée par excellence est la flèche. Oppien lui-même le reconnaît tacitement en désignant ces aiguillons marins comme des βέλη δαϕοινά et en comparant le piquant de la pastenague aux flèches des Perses. Le paradigme mythique de ce genre d’arme est fourni par les flèches d’Héraclès. Il ne semble pas superflu d’en rappeler les caractères et l’histoire, car ils ne sont pas sans rapport avec les motifs propres à la mort d’Ulysse qui nous intéressent ici. Le poison de ces flèches, on le sait, procède du sang de l’hydre de Lerne, créature typologiquement proche aussi bien de Méduse que de la pastenague. Il s’agit d’un être formé de parties mortelles et immortelles, à mi-chemin entre le serpent venimeux et le monstre aquatique, en rapport lui aussi avec Phorkys. Il habite un étang marécageux (λίμνη) d’où il sort pour dévorer les troupeaux des contrées voisines. Nous trouverons souvent parmi les victimes de ces flèches trempées dans le venin ceux-là même qui les utilisent ou d’autres personnages qui leur sont proches, blessés par hasard ou par dessein oraculaire, comme c’est aussi le cas pour Ulysse. Parmi les Centaures figurent Chiron et Pholos (qui laisse tomber par accident une flèche qui le blesse au pied) ; Héraclès lui-même s’ajoute à eux, que l’intervention de Déjanire, homicide involontaire, livre aux tortures mortelles du sang empoisonné de Nessos ; finalement, une de ces flèches, passée aux mains de Philoctète, lui tombe sur le pied et le punit d’avoir révélé l’emplacement de la tombe d’Héraclès11, en provocant cette blessure puante qui, dans la version la plus connue de l’histoire, rendue célèbre par Sophocle, est attribuée à la morsure d’un serpent venimeux que l’Iliade désigne justement comme une hydre.

  • 12 Odyssée, I, 259 sqq.

13Pourquoi s’attarder sur Héraclès et Philoctète ? Parce que, à part eux, l’autre héros qui, dans le mythe grec, utilise des fleches empoisonnées — un motif homologue, on l’a vu, au piquant de la pastenague — est, justement, Ulysse. Dans l’Odyssée12, en effet, Athéna elle-même nous montre Ulysse voyageant jusqu’à Éphyre, patrie des drogues et des magiciens, où Médée empoisonna Créon et sa fille, patrie aussi de Merméros, fils ou petit-fils de Médée et Jason. Arme de ruse, la flèche empoisonnée prédisposait déjà l’astucieux Ulysse à entretenir des rapports privilégiés avec la lignée d’Hélios, et à trouver finalement dans le piquant de la pastenague, où se retrouvent le dard empoisonné, la lance du héros et le royaume marin des pêcheurs et des matelots, une mort appropriée.

  • 13 Pline, Histoire Naturelle, IX, 155.
  • 14 Nicandre,Particle Nike Red Multicolore Femme 200 Navy Air Flyknit 270 de College Max Chaussures Orbit Moon Gymnastique Gymnastique Multicolore Moon Nike Orbit Red Navy Femme Chaussures Flyknit Air Max 200 College Particle de 270 Thêriakà, 834 sqq. : « L’homme voit sa chair pourrir et sécher. C’est ainsi qu’on dit qu’ EU 37 Think Noir Guad Kombi Femme Multicolore 44 Boots Rioja Desert Y1STYOx
  • 15 Pausanias, V, 5, 10.

14Considérons à présent de quel genre de mort il s’agit. Plusieurs auteurs (Oppien, Nicandre, Élien, Pline13) soulignent unanimement les effets surprenants de cet aiguillon à la fois sur les hommes (des pêcheurs, surtout), les animaux et les plantes. Nicandre en donne l’explication la plus significative, et, comme dans le fragment d’Oppien que nous venons de commenter, la met explicitement en rapport avec l’histoire de la mort d’Ulysse. S’intéressant aux morsures venimeuses, Nicandre n’associe pas la pastenague à l’espadon, mais au serpent de mer, l’hydre. Quant à la pastenague, dit-il, que l’on frappe avec son piquant la base du tronc d’un arbre, et l’on verra immédiatement toutes ses feuilles tomber et les racines sécher comme brulées par les rayons du soleil. Cette action brulante (ζαϕλεγές, disait Oppien) est celle des poisons de Médée ou celle du sang de Méduse ou de l’Hydre. Et, si nous considérons ses effets sur les hommes, la dessiccation ou flétrissement de l’arbre se transforme en une diminution de la chair dans un processus de putréfaction dont le paradigme, selon Nicandre, est justement la mort d’Ulysse : ἀνδρὶ δὲ σάρϰες πυθόμεναι μινύθουσι · λόγος γε μὲν ὥς ποτ’ Ὀδυσσεύς ἔϕθιτο λευγαλέοιο τυπεὶς ἁλίου ὑπὸ ϰέντρου14. Nous pourrions ajouter d’autres parallèles mythiques, telle la plaie pestilencielle de Philoctète ou celle du centaure Pylénor, qui, atteint par les mêmes flèches, pollua les eaux, désormais fétides, du ruisseau Anygros (Sans-Eau, après le contact avec le poison desséchant)15.

  • 16 Sophocle, Philoctète, 821, 884.

15Ce processus de putréfaction par empoisonnement du sang constitue un état intermédiaire entre la vie et la mort, un état de maladie ou d’extrême faiblesse, proche des images traditionnelles de l’assoupissement ou de la somnolence et de la vieillese (ϰῶμα, γῆρας). Nous trouvons un exemple de la première dans le cas de Philoctète : la manifestation des terribles douleurs provoquées par sa plaie toujours ouverte est suivie d’une chute soudaine dans un assoupissement engourdi que Néoptolème compare au sommeil et à la mort16. La deuxième concerne Ulysse lui-même. Toutes les sources, depuis l’Odyssée, mais surtout celles qui racontent la mort par l’aiguillon, insistent sur la vieillesse et l’extrême décrépitude qui accablent Ulysse. Il existe un terme en grec pour décrire ce stade de quasi-mort ou mort en vie : ἀβληχρός. C’est aussi l’épithète qui caractérisait la mort d’Ulysse dans les mots énigmatiques de Tirésias. Les scholiastes l’interprètent tout simplement comme une mort de vieillesse, une mort sans maladies, de pure faiblesse. Mais cernons de plus près le champ sémantique que ce terme recouvre.

16Oppien définit la piqûre de la pastenague justement par l’expression ἀβληχρὸν δάϰος, qu’on ne peut pas traduire, dans ce contexte, par « piqûre faible », mais par piqûre qui produit, comme dans le cas d’Ulysse, une mort ἀβληχρός. Ce passage semble justifier la pertinence du rapport entre l’adjectif de l’Odyssée et la version de la mort par l’aiguillon.

  • 17 Apollonios de Rhodes,200 Particle Orbit Max Air 270 Navy Moon Nike Femme Multicolore College de Chaussures Flyknit Red Gymnastique Argonautiques, II, 178 sqq. (205 : ἀβληχρῷ δ’ἐπὶ ϰώματι ϰέϰλιτ’ἄναυδος).

17Dans les Argonautiques d’Apollonios de Rhodes, Phinée plonge dans un assoupissement ἀβληχρός17. À l’arrivée des Argonautes qui viennent lui demander des renseignements pour atteindre la Colchide, Phinée est présenté comme un cadavre vivant, dans un état semblable à un sommeil ἀϰήριον (encore un terme ambigu qui peut marquer l’indéfinition entre ce qui appartient déjà aux morts et ce qui relève encore du monde des vivants). Accablé d’une vieillesse interminable, comme celle qui frappa Tithonos jusqu’à la dessiccation, Phinée n’a plus que la peau et les os, la chair a disparu, ses articulations tremblent et chancellent et ses genoux le soutiennent à peine. Après chaque nouvel accès de douleur violente provoqué par sa blessure, Philoctète tombe dans un assoupissement que lui-même et ceux qui l’entourent prennent pour la mort. Ici Phinée tombe dans un état semblable qui est dit explicitement ἀβληχρός. La description du personnage, qui précède sa profération de l’oracle, n’est pas sans rapport avec le châtiment qu’il subit. Aussi bien Philoctète que Phinée révèlent trop facilement les secrets des dieux et des héros, si bien que tous les deux auront à souffrir du contact avec une pourriture qui lentement les flétrit. Les Harpies laissent dans un tel état de putréfaction la nourriture du devin qu’il ne peut même pas en approcher. La putréfaction de la plaie de Philoctète se retrouve ici dans les aliments du vieux Phinée et les conséquences sur le corps de l’un et de l’autre rappellent clairement celles qu’eût à subir Ulysse.

  • Orbit Air College Particle Flyknit Multicolore de 270 Moon Navy Gymnastique Max 200 Chaussures Red Femme Nike 18 Apollonios de Rhodes, Argonautiques, IV, 145 sqq.
  • 19 L’épithète qui caractérise cette puanteur peut, elle aussi, avoir des résonances significatives : ν (...)

18Le genre de poésie qu’Apollonios illustre, caracterisée par une forte érudition et une connaissance profonde de la tradition épique et mythique, nous permet de supposer que l’analyse d’autres passages des Argonautiques où l’on retrouve les mots ἀβληχρός ou βληχρός apportera des rapprochements éclairants. En effet, ce terme revient dans le contexte de l’affrontement de Jason et Médée avec le serpent qui garde la toison d’or. Cette fois-ci le serpent devient la victime et, comme Ulysse, il tombe sous l’action conjointe d’un héros guerrier et d’une magicienne rusée de la lignée d’Hélios. Ce sont, effectivement, le pouvoir hypnotique du regard de Médée et une drogue puante qui déroutent le monstre, et sa défaite est causée par le relâchement total du corps qu’accompagne un profond assoupissement engourdissant qui l’immobilise et le laisse tel un cadavre18. Ce relâchement ou immobilité cataleptique est comparée à l’apaisement des vagues qui apporte l’accalmie (γαλήνη), cet état de la mer tant redouté des navigateurs, qui est qualifié ici de βληχρός. À l’examiner de près, le passage est empli d’éléments pertinents dans le contexte mythique que nous analysons : les dards du regard de la sorcière solaire, la drogue venimeuse (appellée du terme ϰυϰεών) qui imprègne une branche de genièvre, arbuste remarquable par ses épines, comme nous l’indique le scholiaste ; la puanteur insupportable que cette drogue produit19 ; l’immobilité assoupie de la victime, qui est comparée à l’accalmie proche du marasme de la mer : tout cela converge pour évoquer des états de paralysie, de stagnation ou d’engourdissement où les frontières entre le sommeil, l’intoxication et la mort s’estompent. Dans le récit d’Apollonios, le serpent est endormi par Médée ; dans d’autres versions, il meurt frappé par la lance de Jason. Le sommeil par empoisonnement et la mort par la lance semblent, ici aussi, fonctionnellement équivalents.

  • 20 Apollonios de Rhodes, Argonautiques, IV, 621.
  • 21 On peut rappeler, dans ce contexte, la fonction des Harpies dans l’Odyssée. Elles apportent la mort (...)
  • 22 M. T. Clavo, Mitos de resistencia al olimpismo, Barcelone, 1982 (thèse de doctorat).

19L’autre récurrence des mots du lexique de βληχρός dans les Argonautiques plonge directement dans un contexte funéraire encore une fois éclairant pour mieux comprendre la mort d’Ulysse. Nous retrouvons des eaux qualifiées par le terme — emphatique cette fois — περιβληχρός, mais il s’agit ici des eaux infernales du lac de l’Éridanos, où les héros de l’Argo voient leur retour à la patrie compromis par une immobilisation définitive20. Et quel est au juste ce danger ? Les vapeurs fétides qu’exhalent ces eaux immobiles, qui, comme celles du Stymphale, peuvent faire tomber les oiseaux en plein vol et qui ont le pouvoir d’ôter aux Argonautes l’envie de manger et de boire, en les plongeant dans un assoupissement proche de la mort qui évoque immediatement celui dont souffre Phinée sous l’action des Harpies21. Il faut chercher l’origine de cet empoisonnement, encore une fois, dans la lignée d’Hélios, dans son propre fils, Phaethon, qui en y tombant pollua pour toujours les eaux de l’Éridanos. Phaethon lui-même n’est pas un étranger dans ce groupe mythique. L’autre poète épique qui porte le nom d’Oppien, d’Apamée cette fois, nous a transmis une version du mythe de Phinée où les Harpies sont envoyées précisément par Phaethon pour le châtier d’avoir accordé la victoire à Apollon dans une dispute sur la science mantique entre le dieu olympien et le dieu solaire, suivant un schéma de rivalité entre deux groupes divins bien connu par ailleurs22.

  • Navy Flyknit Chaussures Red de Particle Moon Multicolore College Air 270 200 Nike Femme Max Orbit Gymnastique 23 Paraphrasé par Dion de Pruse (Discours, LIX, 9).

20Ce dernier rapprochement signale, dans ces morts, demi-morts et assoupissements par empoisonnement, la présence d’un trait en rapport avec des figures solaires : la dimension oraculaire. Nous avons vu le cas de Phinée, le vieux devin puni, dans la version d’Apollonios, d’avoir révélé aux hommes les secrets des dieux. C’est aussi la raison de la punition de Philoctète, bien qu’il ne soit pas présenté, à proprement parler, comme un devin : il a révélé l’emplacement de la tombe d’Héraclès, dans certaines versions, ou bien, d’après Euripide23, il a annoncé la nécessité de faire un sacrifice sur l’autel de Chrysè pour gagner la guerre, un motif qui le rapproche du Calchas de l’histoire d’Iphigénie. Nous aurons à parler d’Idmon et de Tirésias lui-même. Pour le moment, faisons une dernière association de quelques motifs déjà familiers : la mort du serpent, les flèches, la putréfaction, l’action solaire, les vapeurs, Hélios, Apollon. N’est-ce pas là une énumeration des éléments propres à Pytho et Delphes ? Le genre de mort que subit Ulysse semble le prédisposer à la mantique. Nous savons, par ailleurs, qu’il y avait effectivement des oracles d’Ulysse, mais ils ne se trouvaient pas en Ithaque, le lieu de sa mort, mais dans certaines cités en Étolie et en Thesprotie, là où, d’après la tradition, il planta sa rame.

21L’analyse des termes βληχρός et ἀβληχρός nous a conduit, en partant de la mort d’Ulysse sous le coup de l’aiguillon de la pastenague, jusqu’à la mort de l’Odyssée, explicitement qualifiée de ce terme, et à l’histoire de la rame. Le parcours a servi à enrichir l’ensemble des associations mythiques qui dessinent un champ sémantique où vient s’inscrire la mort d’Ulysse ; il a servi aussi à confirmer, à partir de la cohérence même de ce champ et des mythes qui l’intègrent, que l’emploi du terme ἀβληχρός par Oppien pour caractériser la piqûre de la pastenague n’est ni le simple jeu d’un poète épique tardif sur un mot homérique qu’il ne comprendrait plus ni une interprétation idiosyncratique et extravagante, mais qu’il exprime une connexion profonde au sein de la pensée mythique, malgré la distance chronologique.

  • 24 Dans un autre énoncé oraculaire, celui de la Cassandre de Lycophron, nous trouvons combinées l’hist (...)

22Il nous reste à examiner de plus près l’histoire de l’Odyssée, après avoir considéré celle de la Télégonie. La mort ἀβληχρός à Ithaque apparaît indéterminée dans l’énoncé oraculaire de Tirésias. Considérons d’abord, comme nous l’avons fait pour l’aiguillon de la pastenague, l’élément le mieux défini de l’histoire, celui qui, dans le récit, précède immédiatement la mort : la rameMarine Baskets Peu 410 EU Bleu Navy Femme 39 Cami Camper Bleu Wg67X7. Expression de la mobilité du navigateur, les rames sont, d’après Tirésias lui-même, les ailes du navire. Mais l’image de l’aile nous entraîne aussitôt dans un autre domaine, celui des armes. Parmi les armes ailées, il y a les flèches — et, on l’a vu, elles sont chères à Ulysse — ; la lance est aussi une arme ailée. Dans le texte d’Oppien, qui nous a déjà offert un emploi significatif du terme βληχρός, nous trouvons aussi un rapprochement intéressant entre la lance et la rame, justement dans le passage où la lance de Télégonos est décrite avec les adjectifs δολιχήρης et ϰωπήεσσα. Or, si ces mots conviennent en principe à la description d’une lance, du point de vue de la langue de l’Odyssée (et Oppien est en train de racconter la mort d’Ulysse dans un poème en hexamètres) ils ne peuvent pas manquer d’évoquer en même temps la rame, à laquelle ils sont systématiquement associés. En effet, le seul mot de la famille δολιχ qu’on trouve dans l’Odyssée est δολιχήρετμος (« aux longues rames »). Quant à la deuxième partie de l’adjectif composite utilisé par Oppien, elle renvoie à l’épithète homérique εὐήρης qui, ainsi qu’Eustathe le remarque et qu’une analyse sommaire de ses emplois dans les textes homériques et ailleurs vient le confirmer, se rattache d’une façon presque exclusive aux vaisseaux et tout particulièrement aux rames. L’épithète ϰωπήεις, quant à lui, renvoie à ϰώπη, qui désigne un élément commun à la rame et la lance, le manche, extrémité qui sert non seulement à empoigner ces deux objets, mais aussi à les planter dans le sol. Par métonymie, le terme ϰώπη devient, dans l’Odyssée et en grec commun, tout simplement la rame elle-même.

  • 25 Sophocle (fr. 454), qui, comme Lycophron après lui, combinait l’histoire homérique de la rame avec (...)

23Le rapprochement entre la lance et la rame est confirmé et enrichi si nous considérons un troisième élément intermédiaire : la pelle à grains que l’homme qui n’a jamais vu la mer croit reconnaître en voyant la rame d’Ulysse. D’après tous les lexicographes, le nom courant pour désigner cet instrument est πτύον. Ici, par contre, le poète de l’Odyssée emploie un nom composite qui constitue un hápax legómenon, ἀθηρηλοιγόν, litéralement « destructeur d’épis »25. Le terme comporte une nuance d’agressivité qui convient mieux à une arme qu’à un simple instrument agricole. La deuxième partie du mot, en effet, renvoie à l’épithète épique d’Arès βροτολοιγός (« destructeur d’hommes »). Quant au mot ἀθήρ, il désigne une pointe et, dans le cas des céréales, la partie non comestible de l’épi, les barbes que la batteuse sépare du grain pour faire du blé une nourriture comestible. Mais c’est aussi la pointe d’une lance, d’une flèche, l’épine d’un végétal, l’arête d’un poisson, l’aiguillon ou le piquant d’un animal. Toutes ces associations sémantiques renvoient à l’autre version de la mort d’Ulysse, celle de la lance de Télégonos, et elles semblent suggérer qu’ici aussi un rapport doit exister entre, d’une part, l’identification de cet outil agricole au nom d’arme guerrière avec l’instrument de mobilité marine qu’est la rame et, d’autre part, l’emploi du mot ἀβληχρός pour décrire la mort ultérieure d’Ulysse.

  • 26 Iliade, VI, 213 ; X, 52 sqq. ; Apollonios de Rhodes, Argonautiques, III, 1286 ; IV, 696.

24Si la rame et la lance semblent deux motifs très proches, quel sens donner à la fixation de ces instruments qui en principe expriment la mobilité ? Chez le guerrier, l’action de planter la lance dans le sol implique l’abandon, provisoire ou définitif, de son activité, soit qu’il veuille se livrer au sommeil réparateur, soit qu’il abandonne le combat pour s’adonner aux travaux agricoles, soit que, la mort l’ayant réclamé, sa lance dressée vienne marquer désormais l’endroit de son repos éternel, sa tombe. Dans l’Iliade, par exemple, c’est par le geste de planter sa lance dans le sol que Diomède montre qu’il reconnaît le lien d’hospitalité qui existe entre sa lignée et celle de Glaucos et donc son refus de se battre. Plus tard, les lances dressées signalent les guerriers qui dorment après les épreuves du combat. Dans les Argonautiques, Jason plante sa lance pour se livrer au travail pénible de joindre les bœufs sous le joug, une tâche de paysan (bien que dans ce cas elle soit détournée en épreuve héroïque). Plus tard, dans le palais de Circé, Jason plante à terre l’épée qui a tué Apsyrtos, un acte d’expiation du crime, suivi d’un sacrifice à Zeus Meilichios, que nous pouvons associer à la fonction expiatoire de l’action d’Ulysse, qui a pour objet d’apaiser la colère de Poséidon26.

25Quant à la rame, les autres exemples connus de sa fixation dans le sol, ceux d’Elpénor et d’Idmon, sont clairement funéraires. Dans l’Odyssée, la mort d’Elpénor nous fournit le parallèle le plus proche. La rame dressée sur un promontoire de l’île d’Aiaié marque la tombe en tant que signe (σῆμα), monument pour des générations futures de navigateurs. C’est la tombe du matelot qui n’a pas pu rentrer chez lui, d’un matelot mort sur la terre ferme. L’autre exemple, celui de la tombe d’Idmon, se trouve, encore une fois, chez Apollonios. Mort lui aussi sur la terre ferme, blessé par un sanglier, Idmon n’accomplira pas le retour vers la patrie, et ses compagnons marquent l’endroit de sa tombe en y dressant un instrument de navigation semblable à la rame d’Elpénor et Ulysse. Cette tombe deviendra elle aussi un signe pour les hommes de l’avenir, mais dans un contexte un peu différent, celui de la fondation : la tombe d’Idmon deviendra un jour le centre de la cité d’Héraclée. L’accent est mis ici sur l’aspect oraculaire du personnage, inscrit déjà dans son nom : Idmon, le Voyant, était un devin, même s’il ne fut pas capable de prévoir sa propre mort.

  • 27 Cf. I. Malkin, The Returns of Odysseus. Colonization and Ethnicity, Berkeley – Los Angeles – London (...)
  • 28 Sur le schéma narratif des histoires de fondations coloniales, cf. C. Daugherty, The Poetics of Col (...)
  • 29 Stéphane de Byzance, s. v. Βούνειμα ; scholies à Lycophron, 800 ; scholies à l’Odyssée, XI, 121.
  • 30 Aristote, fr. 508 Rose (= Tzetzes, Commentaire à Lycophron, 799). C’est le genre de fondation qu’il (...)

26Dans le poème d’Apollonios, la mort d’Idmon est immédiatement suivie de celle d’Iphis, le pilote, et cela permet de rapprocher les morts qu’on a examinées de celles des pilotes en plein voyage, un motif récurrent des mythes de navigation : le pilote de Ménélas dans l’Odyssée ; celui d’Ulysse, appelé Baios, chez Lycophron ; Iphis, le pilote de l’Argo ; Palinure, enfin, le pilote d’Énée. Dans tous ces cas, la mort implique une immobilisation du matelot au milieu de son voyage de retour ; elle comporte en même temps une projection vers l’avenir, l’établissement d’un signe maritime, un point de repère pour des navigateurs futurs qui peut devenir éventuellement un acte de précolonisation, de balisage d’un territoire destiné à la fondation d’une cité. Les histoires autour du νόστος d’Ulysse accomplirent souvent cette fonction, ainsi que la connexion italique le montre clairement27, peut-être déjà à l’époque même de la composition de l’Odyssée sous sa forme actuelle, plus ou moins contemporaine des premières fondations eubéennes ou corinthiennes. On trouve d’ailleurs dans le récit homérique de la mort d’Ulysse des éléments à mettre en rapport avec cet intérêt pour la fondation ou, tout au moins, pour l’exploration, le balisage et la territorialisation de l’espace qui précède la fondation elle-même. Tout d’abord, l’analogie évidente entre le geste futur d’Ulysse annoncé par Tirésias et celui qu’il accomplit lors du déroulement de l’histoire centrale du poème en accompagnant l’enterrement d’Elpénor par la fixation de sa rame sur le promontoire d’Aiaié. Nous pouvons également remarquer le fait que les mots de Tirésias suivent un schéma oraculaire typique : le consultant demande un renseignement précis (ici le chemin de retour vers Ithaque) et il reçoit une réponse inattendue qui constitue elle-même un ordre d’action, normalement de fondation (rappelons l’exemple mythique de Cadmos, ainsi que beaucoup d’autres récits de fondation coloniale, tel celui de Battos, fondateur de Cyrène)28. Mais de quel genre de fondation s’agirait-il ici ? La rame d’Ulysse ne peut pas être un repère pour la navigation, puisque nous sommes loin de la mer. Les scholiastes, et la plupart de la tradition postérieure, interprètent ce geste comme la fondation d’un culte de Poséidon loin de la mer. D’autres versions nous parlent de la fondation par Ulysse d’une cité, Bouneima, ou d’un oracle à Trampye29 ; dans ce cas-là, la comparaison avec Idmon ferait penser à une tombe héroïque sur l’agora, centre autour duquel s’articule un corps de citoyens. Finalement, une autre tradition, déjà mentionnée, consigne l’existence d’une tombe oraculaire (νεϰυομαντεῖον) d’Ulysse en Étolie ou en Thesprotie30.

27Toutefois, une divergence fondamentale s’impose. À la différence des oracles de fondation ou des morts qui sont intervenues durant les expéditions, l’Ulysse de l’Odyssée rentre bien chez lui, à Ithaque, où il mourra en pleine vieillesse, en bouclant de cette façon le cercle temporel et géographique de son périple vital. Comme nous l’avons constaté, toutes les associations mythiques du geste de planter la rame avec les fondations et les funérailles — et parmi celles-ci, il est bon de le rappeler, un rapprochement au sein même de l’Odyssée, avec la mort d’Elpénor —, devraient conduire à la planter définitivement dans la tombe. Dans un certain sens, on pourrait considérer que cela est vrai aussi dans ce cas, puisque planter la rame signifie l’abandon de la vie du navigateur, la mort de l’Ulysse errant de l’Odyssée. Néanmoins, une longue vieillesse attend encore Ulysse à son retour, en tant que roi d’une Ithaque prospère. Le poète homérique a dissocié le motif de la rame de celui de la mort. Cette circonstance nous force à nous interroger sur le statut de cet Ulysse vieillissant qui, en laissant derrière lui sa rame desormais fixée à terre, perd le trait essentiel qui l’a défini tout au long de l’Odyssée.

  • 31 Sur ce personnage, cf. M. Detienne, Les maîtres de vérité en Grèce archaïque, Paris, 19732. Sur les (...)

28C’est ici que le rapprochement avec l’autre version, celle de la mort violente par l’aiguillon marin, peut susciter des résonances éclairantes, évoquées par l’étroit rapport qu’on a vu s’établir entre la rame et la lance. La lance de Télégonos, rendue doublement meurtrière par le piquant de la pastenague fixé à sa pointe, plonge Ulysse dans un état de demi-mort, qualifié d’ἀβληχρός, comparable au sommeil, la putréfaction ou, justement, la décrépitude d’une extrême vieillesse. En plantant sa rame dans le sol, Ulysse perd la mobilité qui le caractérise. Entre ce moment, qui marque la mort du héros navigateur, et la disparition réelle d’Ulysse lui-même, il va connaître une longue période de lent vieillissement dans son palais, jusqu’à ce qu’il y trouve finalement une mort ἐξ ἁλός, loin de la mer ou venant de la mer, à nous d’interpréter les mots ambivalents de l’oracle. Nous ne saurons jamais quelle était au juste cette mort à laquelle Tirésias fait allusion et que l’auditoire de l’Odyssée pouvait reconnaître, si c’était une pure consomption ou le piquant de la pastenague. Qualifiées toutes les deux de morts ἀβληχροί, au fond elles se valent l’une l’autre. Elles dessinent l’image d’un être marin errant désormais fixé dans une île, d’un voyageur qui est allé jusqu’au bout du monde et a visité le pays des morts, devenu un vieillard languissant dans un état intermédiaire entre la vie et la mort ou un mort sans dépouille, parce que son corps s’est consumé ou qu’il a été transporté finalement à l’île de Circé, laissant une tombe-sêma vide, telle la rame plantée dans un sol qu’il a foulé de ses pas. Occupant ainsi une position ambigüe entre la fixation et la mobilité, entre la terre et la mer, l’île et le continent, le centre et la périphérie, Ulysse acquiert par le mode de sa vieillesse et de sa mort un statut semblable à la figure mythique du Vieux de la Mer, possesseur d’un savoir particulier31, que partage aussi l’Héraclès des voyages occidentaux et qu’il faut encadrer dans le monde de l’exploration de la Méditerranée par les Grecs lors de la reprise des rapports commerciaux de longue distance et des premières fondations coloniales.

Notes

1 Sur le rapport entre la Télégonie et la Thesprotide, cf. G. L. Huxley, Greek Epic Poetry, Londres, 1969, pp. 168 sqq. Pour une énumeration des versions mythiques des aventures d’Ulysse postérieures à l’Femme Moon Gymnastique Navy 270 Red Particle Flyknit de 200 Nike Air Chaussures Multicolore Orbit Max College Odyssée et sur sa mort, voir T. Gantz, Early Greek Myth, Baltimore-Londres, 1993, pp. 710-713. Sur les nombreuses traditions qui rapprochaient Ulysse et ses fils de certaines régions de l’Italie, notamment la Campanie et l’Étrurie, cf. E. D. Phillips, « Odysseus in Italy », JHS, 53, 1953, pp. 53-67 ; T. P. Wiseman, Remus. A Roman Myth, Cambridge, 1995, chap. 4, pp. 43-62. En général, la meilleure analyse des rapports entre les histoires sur Ulysse (et d’autres νόστοι) et le discours archaïque sur la colonisation et l’identité collective est celle d’I. Malkin, The Returns of Odysseus. Colonization and Ethnicity, Berkeley-Los Angeles-Londres, 1998.

2 Les essais de datation des diverses traditions concernant Ulysse par rapport au mycénien et à la colonisation grecque d’Italie ont été nombreux. Voir à titre d’exemple les travaux de Phillips, Wiseman et Malkin cités dans la note précédente. Quant au contenu mythique de la Télégonie et la Thesprotide, N. G. L. Hammond, The Cambridge Ancient History, II, XXXVI, p. 35, considère qu’il faut en placer l’origine en Grèce nord-occidentale (Thesprotie) vers le XIIe s. av. J.-C. Malkin met l’accent sur la fonctionnalité de ce matériel narratif à l’époque géométrique (Xe-VIIIe s. av. J.-C.), dans le cadre de la colonisation et la définition de nouvelles structures collectives (póleis ou éthne), une perspective que nous partageons pleinement.

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3 Télégonie, fr. 4 Bernabé.

4 Élien, Histoire des animaux, VIII, 26.

5 Oppien, Halieutiká, II, 462-505.

6 Faucille de Kronos : Hésiode, Théogonie, 161 ; Âge de Bronze : Hésiode, Travaux, 147 ; faucille de Persée : ps. -Apollodore, Bibliothèque, 2, 39, Nonnos XXX, 271, ibid. XLVII, 591, etc.

7 On retrouve ce motif dans un champ sémantique aparemment opposé : celui de la parole poétique. Voir la tête d’Orphée, la tortue-lyre d’Hermès, l’os-flûte d’Athéna (cf. M. Rocchi, Kadmos e Armonia : Un matrimonio problematico, Rome, 1989). Rappelons aussi le sort de Tithonos, devenu cigale chanteuse au cours d’un processus de vieillissement et de dessiccation corporelle sans fin, qui n’est pas sans rapport avec le destin d’Ulysse. Il faut inscrire le sens de cette récurrence dans la dialectique mémoire-oubli, si fondamentale pour la réflexion sur le discours oral dans la pensée grecque, qu’il soit poétique ou oraculaire (cf. M. Detienne, Les maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, Paris, 19732), un aspect qui s’avérera important aussi dans le cas de la mort d’Ulysse.

8 Élien, Histoire des animaux, I, 56.

9 Nicandre, Thêriaká, 828-836.

10 Scholies a Lycophron, 805 ed. Scheer.

11 Servius, Commentaire de l’Énéide, III, 402 ; Mythographe du Vatican, I, 59 ; II, 165.

12 Odyssée, I, 259 sqq.

13 Pline, Histoire Naturelle, IX, 155.

14 Nicandre, Thêriakà, 834 sqq. : « L’homme voit sa chair pourrir et sécher. C’est ainsi qu’on dit qu’Ulysse est mort, frappé par l’aiguillon marin ».

15 Pausanias, V, 5, 10.

16 Sophocle, Philoctète, 821, 884.

17 Apollonios de Rhodes,Gymnastique Max Air Chaussures Nike Red Femme de College Particle Orbit 200 270 Multicolore Moon Flyknit Navy Argonautiques, II, 178 sqq. (205 : ἀβληχρῷ δ’ἐπὶ ϰώματι ϰέϰλιτ’ἄναυδος).

18 Apollonios de Rhodes, Argonautiques, IV, 145 sqq.

19 L’épithète qui caractérise cette puanteur peut, elle aussi, avoir des résonances significatives : νήριτος veut dire « innombrable, immense », mais elle renvoie aussi à des contextes marins et plus particulièrement odysséens. Néritos est un ancien roi d’Ithaque, éponyme de la montagne qui occupe le centre de l’île, où, d’après Lycophron, Télégonos tua Ulysse. Par ailleurs, Néritès, fils de Nérée, capable de courir sur la mer à toute vitesse ou même, quand il est représenté ailé, de voler, finira par être immobilisé sur un rocher, métamorphosé en la coquille qui porte son nom. Le roi d’Ithaque, l’être marin immobilisé, la connexion avec le Vieux de la Mer, la puanteur de ces créatures marines, comme les phoques de Protée dans l’Odyssée : même s’il n’y a pas d’allusion consciente à ce complexe mythique dans ce passage d’Apollonios, les rapports avec le vieil Ulysse semblent clairs.

20 Apollonios de Rhodes, Argonautiques, IV, 621.

21 On peut rappeler, dans ce contexte, la fonction des Harpies dans l’Odyssée. Elles apportent la mort aux hommes qui périssent dans la mer, et dont on ne retrouvera pas le cadavre pour lui rendre les honneurs funèbres.

22 M. T. Clavo, Mitos de resistencia al olimpismo, Barcelone, 1982 (thèse de doctorat).

23 Paraphrasé par Dion de Pruse (Discours, LIX, 9).

24 Dans un autre énoncé oraculaire, celui de la Cassandre de Lycophron, nous trouvons combinées l’histoire de la rame et celle de la mort par l’aiguillon de la lance de Télégonos.

25 Sophocle (fr. 454), qui, comme Lycophron après lui, combinait l’histoire homérique de la rame avec la mort par l’aiguillon de la raie, emploie pour l’instrument agricole identifié à la rame le terme parallèle ἀθηρόβρωτον, « dévoreur d’épis », avec une allusion probable à βροτολοιγός, souvenir du terme homérique et jeu pseudoétymologique βροτός-βρωτός.

26 Iliade, VI, 213 ; X, 52 sqq. ; Apollonios de Rhodes, Argonautiques, III, 1286 ; IV, 696.

27 Cf. I. Malkin, The Returns of Odysseus. Colonization and Ethnicity, Berkeley – Los Angeles – London, 1998, passim, avec bibliographie détaillée.

28 Sur le schéma narratif des histoires de fondations coloniales, cf. C. Daugherty, The Poetics of Colonization. From City to Text in Archaic Greece, Oxford, 1993.

29 Stéphane de Byzance, s. v. Βούνειμα ; scholies à Lycophron, 800 ; scholies à l’Odyssée, XI, 121.

30 Aristote, fr. 508 Rose (= Tzetzes, Commentaire à Lycophron, 799). C’est le genre de fondation qu’il est plus probable que le poète et l’auditoire de l’Odyssée connaissaient.

31 Sur ce personnage, cf. M. Detienne, Les maîtres de vérité en Grèce archaïque, Paris, 19732. Sur les rapports de son savoir avec la construction d’un savoir delphique, incarné par la figure légendaire du sage (philosophe, législateur et fondateur de cités), cf. J. Carruesco, « El Vell del Mar, la seva filla i el savi dèlfic », Ítaca, 1995, pp. 87-100.

Auteur

Universitat Rovira i Virgili, Tarragona Institut Català d’Arqueologia Clàssica

© Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2006

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